La France avait la burqa, la Suisse a les minarets. Mais le débat est le même, qui vient ici parasiter celui sur l'identité nationale et là-bas alimenter les mêmes tentations xénophobes : jusqu'où peut-on règlementer les signes affirmant la présence d'une religion dans l'espace public ? La Suisse vient de trancher le problème en interdisant constitutionnellement les minarets, décision prise à la suite d'une votation à laquelle a pris part un nombre inhabituellement élevé de citoyens. A l'origine, une collusion entre un parti populiste et un mouvement évangélique, qui ont mené ensemble une campagne sur des thèmes identitaires, mais ont sans doute aussi surfé sur le sentiment, de plus en plus répandu, que l'Islam est une religion intolérante et sexiste.
La modification de la constitution suisse pose un
problème de droit : la Suisse est membre du Conseil de l'Europe, dont la jurisprudence oblige à traiter toutes les religions de la même manière. Elle va aussi poser un problème diplomatique à un pays qui accueille un bon nombre de musulmans venus là pour conduire leurs affaires. A cela se rajoutent, à mon sens, deux questions.
La première tient au contenu de la liberté religieuse. Le caractère symbolique de la décision n'aura échappé à personne : le but est de contraindre les musulmans à la discrétion. Or, la liberté religieuse est une liberté de culte, c'est-à-dire de pratiquer sa religion au vu et au su de tous. Certes, l'absence de minaret n'empêchera pas les fidèles de l'islam de se rassembler pour prier dans les mosquées ; mais c'est aux musulmans de décider, dans les limites imposées par l'ordre public, de l'agencement de leurs lieux de culte. Un Etat peut-il de cette manière décider de ce qui est essentiel et de ce qui est accessoire à la pratique d'une religion ? La France a, jusqu'à présent, opté en principe pour la reconnaissance de l'organisation interne des cultes : ainsi, le gouvernement français accorde des pouvoirs de police à un curé qui n'est pas nommé par lui, mais par l'évêque. En ce sens, le résultat de la votation suisse, s'il n'est pas remis en cause ultérieurement, risque d'amorcer une dérive inquiétante pour la liberté religieuse et la liberté de conscience en général.
La seconde tient aux motivations des électeurs. Elles sont évidemment difficiles à cerner, mais on devine une collusion entre un courant xénophobe, un autre qui estime simplement que la Suisse doit rester fidèle à ses racines chrétiennes, et un troisième qui s'inquiète de dérives fondamentalistes dans l'islam. La situation française d'aujourd'hui montre éloquemment que lorsqu'une religion est montrée du doigt, ce sont toutes les religions qui finissent par en pâtir. Ainsi, les interrogations originelles sur la supposée violence des musulmans ont fait place à des accusations portées contre l'Eglise catholique, dont on dénonce l'implication dans le colonialisme, le génocide rwandais et même, contre toute évidence, l'holocauste nazi.
Les évêques suisses l'ont bien compris, dans la mise en garde qu'ils ont adressée aux électeurs : "La paix religieuse ne va pas de soi, et elle doit toujours être défendue".