samedi 4 février 2012

Il faudra qu'on m'explique.

Il y a parfois des choses qui m'échappent. La dernière en date : un jugement qui contraint les demandeurs d'asile à déguerpir du lieu dans lequel ils s'étaient réfugiés (les quelques soixante-cinq studios vacants de l'école des greffes de Dijon) pour rejoindre la rue d'où ils viennent (pour être tout-à-fait honnêtes : les bâtiments désaffectés qu'ils squattaient dans des conditions précaires). Il y a donc bien, à Dijon, des logements vacants, entretenus (pour rien, puisqu'ils sont vides depuis deux ans) et gardés par une fonctionnaire qui doit s'ennuyer ferme toute la journée. Il y en a d'autres, chacun le sait.

J'entends les arguments : il y a risque évident de dégradation des locaux, ce qui rend nécessaire la présence d'agents d'entretien ; risque pour la sécurité des personnes (il semble que des enfants jouent avec les armoires électriques) ; risque que l'humanité de l'accueil se transforme en aubaine exploitée par toutes les mafias des passeurs de frontières. Reste que les personnes qui sont là se trouvent en situation régulière sur le territoire, et qu'on ne saurait envisager de les mettre à la rue de cette manière.

Il y a autre chose : on ne peut indéfiniment protester contre une situation sans être considéré comme un donneur de leçons. Coup de chapeau à tous ceux qui sont là : les membres de SOS-Refoulement, qui accueillent, trient le courrier, accompagnent dans les démarches ; les bénévoles du Secours catholique, souvent débordés par l'afflux des demandes, et qui recherchent en ce moment quelqu'un pour l'aide juridictionnelle à apporter ; la pastorale des migrants, qui coordonne les efforts du diocèse. Et bien d'autres.

Mention spéciale au réseau Welcome, lancé par les Jésuites en région parisienne pour organiser l'accueil de migrants dans des familles et des communautés. Avis aux amateurs : on recherche, dans l'agglomération dijonnaise des personnes désireuses d'inculturer en Bourgogne l’expérience parisienne.

mardi 31 janvier 2012

De l'annonce à la proposition : la laïcité après 2012.

C'est de bonne guerre : après une annonce en fanfare devant les militants, le programme de François Hollande s'est énoncé de manière plus consensuelle dans les soixante propositions qui l'engagent. Parmi elles, la proposition n° 46 sur la laïcité :

Je proposerai d’inscrire les principes fondamentaux de la loi de 1905 sur la laïcité dans la Constitution en insérant, à l’article 1er, un deuxième alinéa ainsi rédigé : « La République assure la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et respecte la séparation des Églises et de l’État, conformément au titre premier de la loi de 1905, sous réserve des règles particulières applicables en Alsace et Moselle. »

On retrouve dans cette rédaction l'inspiration des auteurs d'une loi qui fut finalement une loi d'apaisement : l'affirmation de la liberté de conscience et la garantie de la liberté de l'exercice des cultes, la séparation des Eglises et de l’État (expression peu rigoureuse, seule les confessions chrétiennes pouvant être appelées "Églises"). On y trouve également la prise en compte de l'une des objections soulevées lors de l'annonce du projet : le statut particulier des deux départements concordataires, ce qui est un désaveu de l'aile la plus "laïciste" du parti (cf l'interview de Jean Glavany donnée dans la foulée de la première annonce).

Reste que les grands principes de la loi de séparation prendraient alors valeur constitutionnelle. Cela aurait une conséquence extrêmement importante : il deviendrait dès lors possible, dans les questions religieuses, d'invoquer la question prioritaire de constitutionnalité ; le Conseil constitutionnel devrait alors se prononcer lorsqu'on le lui demandera. Ainsi, la loi du 2 janvier 1907, qui prévoit que les églises catholiques sont propriétés des communes mais affectées au culte, pourrait se voir opposer désormais le principe constitutionnel de laïcité. Sans parler, bien sûr, de la possibilité d'appliquer aux cultes la loi sur le mécénat de 1987. Et sans préjuger des nombreuses idées qui ne manqueront pas de naître dans l'infatigable imagination des fondamentalistes de la laïcité.

Jean Baubérot, dans un passionnant entretien publié sur le site web du "Monde des Religions", dénonce le glissement français vers une sécularisation obligatoire de la société, et alerte à juste titre sur les dangers de cette dérive, qui comporte, selon ses propres termes, "des éléments d'un athéisme d'Etat." Appliquées par un gouvernement démocratique, les lois de laïcité respectent la liberté de conscience ; entre les mains d'un pouvoir hostile aux religions, elles ne manqueraient pas de devenir des lois d'intolérance.

vendredi 27 janvier 2012

Pour une fois que c'est pas nous.

Allez, pour une fois que la bourde ne vient pas des cathos... Ne boudons pas notre plaisir.

Tout commence par l'info balancée l'autre jour à Dijon : un mariage religieux (catholique, s'entend) aurait lieu dans un centre commercial. Vu que ladite info a été largement relayée, et qu'elle était assez... surprenante, la page a été lue des milliers de fois, a suscité des tas de réactions (souvent désapprobatrices). Dommage, elle a disparu du site qui l'avait publié en premier, et la page Facebook invitant à l'heureux événement a disparu également... Heureusement, tous les médias n'en ont pas gommé la trace : Allons-y pour Europe 1 qui a gobé le bobard, le Journal du Centre et l'Yonne républicaine, ainsi qu'un site consacré à l'événementiel. Mais voilà, le but était seulement de faire une pub gratuite pour le salon du mariage qui avait lieu la semaine suivante. C'est vrai après tout, pourquoi payer quand on peut faire parler de vous sans bourse délier ?

Juste un petit problème : on a dit qu'un prêtre participerait. Émoi dans le diocèse : un vrai prêtre ? un escroc ? une mascarade organisée par le centre commercial, avec un acteur déguisé en prêtre ? Car voilà, le mariage est aussi (et d'abord) chose sérieuse. Le mariage religieux, encore plus. L'affaire méritait donc une mise au point de l'archevêque de Dijon, qui n'a pas apprécié. Tout le monde le comprend. Dommage qu'aucun média, cette fois, ne s'en soit fait l'écho.

dimanche 22 janvier 2012

Le corps étranger dans la République.

Les religions sont pour certains ce que les étrangers sont à d’autres : un épouvantail commode, fourre-tout et objet de suffisamment de méfiance pour rassembler contre lui un tas de gens qui, au fond, ne sont pas trop d'accord entre eux. D’ailleurs, Mme Le Pen, qui sait le bénéfice électoral de la peur, en parle aussi. Et pourquoi pas le PS ? Allons-y donc pour une mesure-phare : inscrire dans la Constitution, rien que ça, la loi de 1905. La droite a bien la xénophobie, pourquoi la gauche n’aurait-elle pas la laïcité ?

Passons sur le côté un peu « amateur » de la proposition : faut-il inscrire tous les articles de la loi, y compris ceux qui n’ont plus de sens aujourd’hui ? Quid des départements concordataires ? Bien des questions se posent évidemment. Certains ont des réponses, comme Jean Glavany qui annonce déjà la fin du régime spécial en Alsace-Moselle, et celle des déductions fiscales faisant bénéficier les cultes des mêmes avantages que d’autres associations et fondations. Est-ce vers cela que se dirigera le candidat socialiste s’il est élu ? Personne ne le lui demandait. Sa proposition déterre une hache de guerre oubliée.

Les religions représentent-elles pour la République un tel danger ? Bien sûr que non. D'autant plus que de la situation actuelle, chacun s'accommode fort bien. L'objectif est de détourner le regard d’autre chose : notre économie qui va mal, les mesures de rigueur qu'il faudra bien prendre. Les catholiques ont de toute façon si peu de poids électoral (voire)... Et s'ils protestent, il suffira de dire : vous voyez, ils refusent la loi de la République.

Je voudrais rappeler brièvement ici à tous ceux qui se préoccupent de vivre-ensemble que l’Eglise catholique est l’un des lieux de notre société le plus créateur de lien social. Il suffit d’imaginer ce que serait une France sans baptêmes, sans mariages, sans obsèques religieuses, pour le comprendre. Il suffit de savoir, ce que semblent ignorer un certain nombre de nos édiles, qu’une paroisse, dans un quartier, est le lieu où les familles en deuil sont accompagnées, où les malades sont visités. Je ne parle même pas de l’école catholique, des mouvements d’éducation, des associations caritatives et de celles qui sensibilisent aux questions de développement international. La remise en cause de l’équilibre qui s’est installé dans notre pays après les querelles religieuses du début du XX° siècle aurait des conséquences profondes pour tout le pays.

Enfin, volontairement ou non, la proposition du candidat socialiste apporte de l'eau au moulin de ceux qui veulent faire du catholicisme, et des autres religions, un corps étranger à la République. C’est cette idée qui s’installe insidieusement dans les esprits, particulièrement chez les plus jeunes, souvent élevés dans la méfiance vis-à-vis de tout ce qui relève du religieux. Il y a pourtant des catholiques à gauche, et ce n’est pas par hasard : le souci de l’autre, l’attention aux exclus, l’importance accordée à la fraternité et à la solidarité nationale, sont parmi les héritages les plus précieux qui nous ont été légués par le christianisme. On aimerait entendre leur voix, pardon : leur malaise.

vendredi 20 janvier 2012

L'homme de l'extrême.

"On ne vous a pas fait venir avant parce qu'on avait peur de l'impressionner."

La dame qui m'accueille par ces paroles est dans le couloir de la clinique ; elle est sortie de la chambre de son mari souffrant, pour ne pas qu'il entende et le préparer à la mauvaise nouvelle : on a appelé le prêtre. Et je me dis alors : le prêtre serait-il l'homme du malheur ? L'homme de la mort ?

Quelques mots d'explication.

Un prêtre doit parfois répondre dans l'urgence à l'appel de la vie qui s'en va. Quand c'est comme ça, hop, un tour de vélo et me voilà à la clinique voisine (aujourd'hui, on ne meurt plus guère qu'à l'hôpital). Celui, celle qui m'attend est alité, quelques proches sont à son chevet, un conjoint, des enfant. Les traits du malade sont creusés par l'approche de la mort, ceux de l'entourage par l'attente et la fatigue. La conversation s'engage, quelques mots anodins, échangés avec des gens que je ne connais pas, et pour qui cette visite a tant d'importance. Rarement avec le patient. Car la personne que je viens visiter, bien souvent, n'est plus consciente. Et ce qu'on me demande n'a rien de bien réjouissant : il faut faire ce que l'on fait quand quelqu'un va mourir ; en un mot : je dois donner l'extrême-onction.

C'est un problème, ça. Car l'extrême-onction n'existe plus depuis pas loin d'un demi-siècle (c'était hier, à l'échelle de la mémoire religieuse). A l'approche de la mort, on prie, on peut donner une dernière fois la communion. Dans la maladie grave, on célèbre le sacrement des malades, en écho à l'invitation de l'apôtre Jacques : "Les prêtres prieront sur le malade après lui avoir fait une onction d'huile au nom du Seigneur". Ce dernier rite est là pour donner de l'espérance et de la force à quelqu'un qui traverse un épreuve, pas pour aider à mourir ; en le célébrant avec une personne qui n'a plus la possibilité de communiquer, ni même sans doute d'entendre, quelque chose d'important manque. On a beau faire, il reste associé à la mort.

Du coup, le prêtre est l'homme de la mort, l'oiseau du mauvais augure. C'est quelque chose, je vous assure, que d'entendre ça alors qu'on croit être le porteur d'une bonne nouvelle. Pas facile de trouver alors des mots d'espérance. C'est pourtant cela qu'avec maladresse cette dame avait voulu me dire : il n'y a plus rien à faire, sauf ça, c'est tout ce qui me reste dans la détresse où nous sommes. Alors, patiemment, le dialogue s'engage, les larmes coulent, on donne le sacrement dans la foi en guettant un signe de vie de la part de celui qui va partir. Ce signe vient souvent : clin d’œil furtif, soupir, parole ébauchée dans un souffle, il est alors comme une ultime consolation, quelque chose qui vient affirmer que, oui, il y a encore de la vie, et s'il y en a là, il y en aura toujours. Je ne suis plus l'homme de la mort, mais l'homme de l'extrême.